Dabakh Malick & Serigne Babacar Sy

Une Fraternité Spirituelle Exemplaire

« Mon frère, ami et marabout » — Mame Abdou Aziz Sy Dabakh (RTA)

L'histoire d'un lien sacré entre deux piliers de la Tidjanya au Sénégal

Deux Fils d'une Même Lumière

L'histoire de la Tidjanya au Sénégal ne peut se raconter sans évoquer le lien exceptionnel qui unit Serigne Babacar Sy (RTA), premier Khalife d'El Hadji Malick Sy, et son jeune frère El Hadj Abdou Aziz Sy Dabakh (RTA), troisième Khalife de la Tidjanya. Nés de la lignée bénie d'El Hadji Malick Sy, ces deux hommes incarnèrent, chacun à sa manière, un modèle de fraternité, de dévotion et de complémentarité spirituelle rarement égalé.

Serigne Babacar Sy, l'aîné, naquit en 1885 à Saint-Louis, fils de Sokhna Rokhaya Ndiaye. Mame Abdou Aziz Sy, le cadet, vit le jour en 1904 à Tivaouane, fils de Sokhna Safiyatou Niang. Malgré la différence de mères et les dix-neuf années qui les séparaient, leur relation dépassa de loin la simple fraternité biologique pour atteindre les sommets d'une communion spirituelle profonde.

Serigne Babacar Sy (RTA)
1er Khalife — 1885-1957
Né à Saint-Louis • Fils de Sokhna Rokhaya Ndiaye
El Hadj Abdou Aziz Sy Dabakh (RTA)
3ème Khalife — 1904-1997
Né à Tivaouane • Fils de Sokhna Safiyatou Niang

Un Amour Né Dès l'Enfance

L'attachement de Mame Abdou pour son grand frère se manifesta dès ses plus jeunes années, avec une intensité qui marqua profondément la mémoire familiale. Serigne Babacar, qui résidait à Saint-Louis, venait régulièrement rendre visite à son père El Hadji Malick Sy à Tivaouane. Chacune de ces visites était pour le petit Abdoul Aziz un moment de bonheur ; chaque départ, un déchirement.

On rapporte qu'un jour, alors que Serigne Babacar s'apprêtait à retourner à Saint-Louis, le jeune Abdoul Aziz, submergé par le chagrin, ne put retenir ses larmes. La scène toucha si profondément El Hadji Malick Sy qu'il recommanda à Serigne Babacar d'accompagner l'enfant jusqu'à la gare et de faire semblant de le monter dans le train pour le consoler, avant de le faire raccompagner discrètement à la maison. Cette anecdote, transmise de génération en génération, témoigne de la profondeur du lien qui unissait le petit frère à son aîné, un lien que ni le temps ni la distance ne purent jamais affaiblir.

« Sur une balance, l'amour que j'ai envers Serigne Babacar pèserait mille fois beaucoup plus lourd que celui que lui vouent tous les autres Sénégalais réunis. » — Mame Abdou Aziz Sy Dabakh (RTA)

Les Dimensions d'une Relation Unique

La relation entre Dabakh Malick et Serigne Babacar Sy se distingue par sa richesse et sa profondeur multidimensionnelle. Mame Abdou lui-même a défini cette relation en trois mots qui résument tout : il appelait Serigne Babacar « mon frère, ami et marabout ». Ces trois qualificatifs éclairent les différentes facettes de ce lien exceptionnel.

🤝 Le Frère Bien-Aimé

Un amour fraternel d'une intensité rare, né dès l'enfance et renforcé par une admiration mutuelle. Dabakh considérait Serigne Babacar comme le pilier de la famille, celui dont la présence seule suffisait à garantir la stabilité du pays, du pouvoir et de la religion.

💎 L'Ami Intime

Au-delà du lien familial, une amitié profonde liait les deux hommes. Cette complicité se manifestait dans leurs échanges, leur confiance réciproque et cette communion de pensée qui caractérise les grandes amitiés spirituelles.

🕌 Le Marabout et Guide

Dabakh voyait en Serigne Babacar non seulement un frère aîné, mais un véritable guide spirituel. Il le considérait comme le bouclier protecteur de l'islam, de la Tariqa Tidjane et de l'héritage d'El Hadji Malick Sy, trois causes sacrées qu'il défendait avec une intransigeance absolue.

📜 Le Modèle de Vertu

Dabakh exaltait les qualités morales de son frère avec une admiration sans bornes. Il lui reconnaissait des vertus de fidélité, d'intégrité et de droiture qu'il érigea en modèle pour tous les fidèles de la Tidjanya.

L'Hommage Poétique de Dabakh à son Frère

Mame Abdou, lui-même poète éminent et orateur d'exception, consacra certains de ses plus beaux vers à l'éloge de son grand frère. Le chercheur Bakary Samb, président de l'institut Timbuktu, rapporte le célèbre poème que Dabakh dédia à Serigne Babacar Sy, dans lequel il proclamait qu'il était permis de lui attribuer tous les qualificatifs exprimant la vertu dans son essence, avec des superlatifs absolus.

« Qul mâ tashâ'u min-al-amdâhi moo lako may ! » « Dis ce que tu veux dans son apologie, tu y es autorisé ! » — Dabakh Malick (RTA) à propos de Serigne Babacar Sy (RTA)

Dabakh décrivait également son frère en ces termes wolofs mémorables : « Sy yaay fadjal Diné ay daanam, té niepp lawar », le présentant comme celui qui protégeait la religion et ses enseignements, et dont tous avaient besoin. Par ailleurs, lors de la Journée Cheikh de 1984, Mame Abdou rendit un hommage émouvant en récitant publiquement le célèbre poème de Serigne Babacar Sy, « Heulmin Sabîline », composé en l'honneur de Seydina Cheikh Ahmad Tidjane Chérif. En choisissant de déclamer les vers de son frère devant l'assemblée, Dabakh témoignait de l'excellence littéraire de l'aîné et perpétuait son œuvre auprès des générations nouvelles.

Dans un autre poème, Dabakh exaltait les qualités de Serigne Babacar en soulignant sa fidélité sans faille, son intégrité morale et son rôle de véritable sabre au service de l'islam. Un portrait qui fait écho aux propres paroles de Serigne Babacar Sy, qui affirmait que quiconque s'en prenait à trois choses — la religion, la Tijaniyya et la famille d'El Hadj Malick Sy — le trouverait sur son chemin. Dabakh aimait rapporter cette déclaration de son frère, témoignant ainsi de l'admiration profonde qu'il lui portait.

Chronique d'un Lien Indéfectible

Enfance à Tivaouane (vers 1908-1915)

Le jeune Abdoul Aziz développe un attachement profond pour son grand frère Serigne Babacar. Chaque départ de l'aîné vers Saint-Louis est vécu comme un déchirement. El Hadji Malick Sy, témoin de cet amour fraternel, organise la fameuse scène de la gare pour consoler l'enfant.

1922 – Accession de Serigne Babacar au Khalifat

À la disparition d'El Hadji Malick Sy, Serigne Babacar devient le premier Khalife général de la Tidjanya au Sénégal. Le jeune Abdoul Aziz, alors âgé de 18 ans, poursuit sa formation sous le leadership spirituel de son frère aîné qu'il sert avec une dévotion exemplaire.

1922-1957 – Le Khalifat de Serigne Babacar

Durant 35 années de Khalifat, les deux frères œuvrent de concert pour la grandeur de la Tidjanya. Dabakh se distingue par son érudition et ses voyages à travers le monde musulman, tandis que Serigne Babacar consolide l'héritage de Maodo et crée les premiers dahiras. La confiance mutuelle entre les deux frères ne fléchit jamais.

La Prophétie de Serigne Babacar

Serigne Babacar confia un jour à Dabakh les paroles prophétiques de leur père El Hadji Malick Sy, qui dorlotait le jeune Abdoul Aziz en lui disant que lorsque la voie et la religion seraient dans une zone de turbulence, c'est lui qui aurait la redoutable mission de les en sortir. La tâche ne serait pas facile, mais il y parviendrait. C'est Serigne Babacar lui-même qui transmit ce message à son jeune frère.

25 mars 1957 – Le rappel à Dieu de Serigne Babacar

La disparition de Serigne Babacar Sy laisse un vide immense. Elle est suivie quatre jours plus tard par celle de Serigne Mansour Sy Balkhawmi. Dabakh accède au Khalifat le 29 mars 1957, portant désormais seul la lourde responsabilité de perpétuer l'héritage de Maodo, comme l'avait prédit son père à travers les paroles de Serigne Babacar.

« Je ne suis pas sûr que Serigne Babacar Sy soit le garant de la stabilité du pays, du pouvoir et de la religion. Ce que je peux certifier par contre, c'est que depuis qu'il nous a quittés, ni le pays ni le pouvoir encore moins la religion ne connaissent la stabilité. » — Mame Abdou Aziz Sy Dabakh (RTA), après la disparition de son frère

Un Fils Nommé en Hommage à l'Aîné

L'un des témoignages les plus éloquents de l'amour que Dabakh portait à son grand frère fut le choix de nommer l'un de ses fils Serigne Babacar Sy Abdou, aujourd'hui affectueusement connu sous le nom de « Ndiol Fouta ». Ce choix ne fut pas anodin : en attribuant à son fils le nom de son frère bien-aimé, Dabakh cherchait à vivifier et à perpétuer l'amour, le respect et la considération qu'il lui vouait.

Mame Abdou tenait particulièrement à ce que ce nom soit respecté. On rapporte qu'un jour, remarquant que son fils ne répondait pas lorsqu'on l'appelait par son surnom « Ndiol Fouta », Dabakh avertit l'assemblée en ces termes : « D'autant plus qu'il ne réagit pas lorsque vous dites Ndiol Fouta, je vous supplie de ne plus l'appeler ainsi. Je lui ai donné le nom de mon frère, ami et marabout, Serigne Babacar Sy, et par ce nom je voudrais que vous vous adressiez à lui. »

Cette insistance révèle la profondeur du lien : pour Dabakh, le nom de Serigne Babacar était sacré. Le donner à son fils constituait à la fois un hommage suprême et une prière vivante, une manière de garder éternellement présent celui qui fut son frère, son ami et son marabout.

Un Héritage de Fraternité pour les Générations

La relation entre Dabakh Malick et Serigne Babacar Sy dépasse le cadre d'une simple anecdote familiale. Elle incarne un modèle de fraternité spirituelle que les guides de Tivaouane continuent de transmettre. Serigne Babacar Sy Abdou (Ndiol Fouta), le fils qui porte le nom de l'aîné, perpétue cet héritage en dirigeant le Daara de la Zawiya d'El Hadji Malick Sy, accomplissant ainsi le vœu que son père avait formulé de voir un membre de la famille reprendre la gestion pédagogique et administrative de cette institution sacrée.

L'expression « mon frère, ami et marabout » que Dabakh utilisait pour désigner Serigne Babacar résonne encore aujourd'hui comme un enseignement vivant. Elle rappelle que dans la voie tidjane, la fraternité véritable transcende les liens du sang pour s'élever au rang de communion des âmes. Elle enseigne que le respect de l'aîné, l'amour désintéressé et la fidélité absolue sont des vertus cardinales de l'islam soufi.

À travers leurs poèmes, leurs enseignements et leur exemplarité morale, ces deux fils de Maodo ont légué à la Tidjanya et au Sénégal un modèle intemporel de ce que la fraternité peut produire de plus noble et de plus beau lorsqu'elle est illuminée par la foi et nourrie par la sagesse prophétique.

« Mon frère, ami et marabout — Serigne Babacar Sy » Les trois mots par lesquels Dabakh Malick définissait sa relation avec Seydi Ababacar Sy (RTA)

Qu'Allah sanctifie leur secret et illumine leur tombe